RDC : une bataille immobilière entre le temps du juge et le bruit de l’opinion( tribune)
Tribune
Il ne se passe pas un jour sans qu’une actualité ne secoue l’espace public congolais ! Ces derniers jours, nos oreilles sont constamment interpellées par une affaire immobilière qui oppose deux frères devant la justice. Pas que. Car l’un a saisi les cours et tribunaux, le tribunal judiciaire donc, alors que l’autre se défend au quotidien devant le tribunal populaire. Ce tribunal n’a ni palais de justice, ni magistrats, ni greffier. Il siège partout où l’on peut parler : dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les déclarations publiques, dans les commentaires et jusque dans les conversations ordinaires.
Le tribunal judiciaire, quant à lui, est plus discret. Il a ses règles, ses procédures, ses délais, ses pièces et ses juges.
Depuis un certain temps, l’affaire de spoliation de biens immobiliers portée en justice par l’homme d’affaires Raphaël Katebe Katoto a pris une tournure médiatique importante, mais à sens unique : le camp Katumbi investit massivement les réseaux sociaux et les médias en général, alors qu’on observe un silence de cimetière chez son frère aîné Raphaël Katebe Katoto.
Cette différence de comportement mérite d’être regardée non pas comme une simple divergence de communication, mais comme deux conceptions opposées de la manière de gagner une bataille judiciaire.
Deux tribunaux, deux manières de mener la bataille
Dans ce cas, celui qui occupe l’espace public, le tribunal populaire donc, ne joue pas dans le vide parce qu’on conçoit que la bataille, elle, se jouera devant les juges. Michel Foucault nous apprend, dans Surveiller et punir, que le pouvoir judiciaire ne fonctionne jamais comme une mécanique isolée du reste de la société.
Autour du tribunal gravitent des dispositifs qui observent, qualifient, classent, produisent du savoir et contribuent à façonner la manière dont un individu est perçu. Le procès ne se réduit donc pas à ce qui se passe lorsque les portes du tribunal s’ouvrent ou se ferment. Il existe aussi tout un environnement de discours qui peut contribuer à fabriquer, avant le verdict, l’image de l’accusé, du plaignant, de la victime ou du coupable.
Quand le procès quitte le prétoire pour entrer dans l’opinion
Le tribunal médiatique devient alors un espace stratégique : celui qui y parle ne cherche pas seulement à convaincre le public. Il cherche aussi à installer un cadre d’interprétation dans lequel la future décision sera reçue. Dire cela ne revient pas à prétendre que les juges obéissent à l’opinion publique. Cela signifie simplement qu’une bataille judiciaire possède également une dimension symbolique : avant même qu’un jugement soit rendu, chacun travaille à définir ce que le public devra considérer comme vrai, injuste, scandaleux ou légitime.
C’est précisément ce qui rend intéressante la stratégie du camp Katumbi. Lorsqu’une procédure judiciaire est présentée dans l’opinion publique comme une cabale, lorsqu’une assignation devient automatiquement un complot politique, lorsque le statut d’opposant est placé au centre du récit, le procès change progressivement de nature dans la perception collective. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui détient quels droits sur quels biens ; il s’agit de savoir si un opposant politique est victime d’un système qui cherche à l’atteindre.
Le contentieux immobilier se trouve ainsi déplacé du terrain des faits vers celui de la persécution supposée. Et à force de répéter cette grille de lecture, le risque est de créer une forme d’immunité symbolique : comme si le fait d’être opposant suffisait à rendre suspecte toute procédure engagée contre soi.
Or une opposition politique ne crée pas une immunité judiciaire, pas plus qu’une procédure judiciaire ne constitue, par elle-même, une persécution politique.
Le silence comme pari sur le temps
Il y a alors quelque chose de presque paradoxal dans les deux attitudes. Plus le camp Katumbi parle, plus il semble vouloir convaincre le tribunal populaire avant que le tribunal judiciaire ne parle. Plus son frère aîné Raphaël Katebe Katoto se tait, plus il semble accepter de laisser le tribunal judiciaire produire en toute indépendance sa propre vérité. Son silence n’est pas nécessairement un manque d’arguments. Il peut être l’expression d’une confiance : celle de celui qui estime que les pièces trouveront leur place là où elles doivent être examinées et que les arguments auront davantage de poids devant ceux qui ont précisément pour mission de les apprécier.
D’autant que, selon les éléments communiqués publiquement, ce dossier ne serait pas né avec un certain « retour politique récent » de Raphaël Katebe Katoto comme il a été affirmé : il serait pendant devant le parquet depuis 2024. Pourquoi faudrait-il alors transformer aujourd’hui en urgence politique ce qui relève depuis des années d’un différend porté devant les institutions judiciaires ?
C’est peut-être là que se situe la véritable différence entre les deux stratégies. L’une cherche le verdict de l’opinion avant le verdict judiciaire ; l’autre accepte de ne pas avoir le dernier mot avant que le juge ne l’ait. La première sait que le bruit crée de la perception, que la perception crée du jugement et que le jugement populaire peut, à son tour, créer une atmosphère autour d’un procès. La seconde fait un pari plus lent : celui de la procédure, du contradictoire et du temps judiciaire.
Dans cette affaire, Raphaël Katebe Katoto a choisi ce second chemin. Il ne cherche pas à constituer son propre tribunal dans les médias. Il laisse au tribunal populaire ses commentaires et au tribunal judiciaire sa mission. Il dégage une sérénité de quelqu’un qui est réellement convaincu que le droit finira par parler et n’éprouve pas nécessairement le besoin de parler à la place du droit.
Jeannot Sheji
Chercheur aux pieds nus
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